Fès, Marrakech, Meknès et Rabat, pourquoi le Maroc compte-t-il quatre villes impériales ?
Une tour restée inachevée à Rabat, une porte monumentale à Meknès, un palais devenu ruine à Marrakech, une ville neuve vieille de sept siècles à Fès : les anciennes capitales marocaines conservent les ambitions de ceux qui les ont gouvernées. Leur histoire explique pourquoi le royaume possède quatre villes impériales, alors que sa capitale actuelle est Rabat.
À Rabat, devant la tour Hassan, les colonnes de l’ancienne mosquée dessinent encore le plan d’un édifice qui n’a jamais été terminé. Le minaret s’élève à 44 mètres. À la fin du XIIe siècle, le souverain almohade Yacoub al-Mansour avait pourtant engagé ici un projet bien plus vaste : faire de Ribat al-Fath une grande capitale. Sa mort, en 1199, interrompit cette ambition. [1]
Il faudra attendre 1912 pour que Rabat devienne la capitale politique et administrative du Maroc. Ce long intervalle dit quelque chose de l’histoire du pays : une ville peut être choisie, agrandie, investie d’une ambition royale, puis voir le centre du pouvoir se déplacer. Ses monuments demeurent. D’autres souverains les réutilisent, les transforment ou bâtissent ailleurs.
Fès, Marrakech, Meknès et Rabat appartiennent à cette géographie du pouvoir. Pour comprendre ce qui les réunit, il faut suivre les dynasties qui s’y sont installées, et regarder ce que leurs choix ont laissé dans les rues.
Ce que signifie une ville impériale au Maroc
L’expression désigne traditionnellement ces quatre villes parce qu’elles ont accueilli, à différentes époques, le pouvoir souverain marocain. Elle associe une fonction politique à un héritage de palais, de fortifications, de mosquées et d’équipements construits ou développés sous les dynasties régnantes. L’Office national marocain du tourisme reprend aujourd’hui cet ensemble de quatre anciennes capitales dans sa présentation du pays. [2]
Le mot « impériale » peut surprendre dans un royaume. Il renvoie notamment à l’ampleur des puissances qui ont gouverné depuis ces villes : au Moyen Âge, les Almoravides puis les Almohades dominent des territoires s’étendant au-delà du Maroc actuel. Leur histoire relie le Maghreb, le Sahara et al-Andalus, les territoires musulmans de la péninsule Ibérique. [3]
Il serait néanmoins trompeur d’imaginer quatre capitales se passant un titre une seule fois, dans un ordre bien rangé. Fès et Marrakech reviennent plusieurs fois au premier plan. Une ville peut rester influente quand le souverain réside ailleurs. La formule des quatre villes impériales est un repère historique commode ; elle ne résume pas tous les lieux depuis lesquels une autorité a été exercée au Maroc.
Fès et les premiers ancrages du pouvoir
L’histoire commence au tournant des VIIIᵉ et IXᵉ siècles. Idriss Iᵉʳ fonde un premier noyau urbain ; son fils Idriss II développe l’autre rive de l’oued et y établit le centre de son pouvoir au début du IXᵉ siècle. Tous deux appartiennent à la dynastie idrisside, une famille de souverains qui donne à Fès sa première fonction de capitale.
La ville ne naît donc pas d’un seul geste. De part et d’autre de la rivière se développent deux ensembles, nourris notamment par l’arrivée de populations venues de Kairouan, dans l’actuelle Tunisie, et de Cordoue. Les noms des quartiers des Kaïrouanais et des Andalous gardent la mémoire de ces installations. L’historienne Halima Ferhat décrit cette formation progressive, puis l’unification des deux villes sous les Almoravides au XIe siècle. [4]
Ces origines donnent un autre sens aux ruelles de Fès. Elles traversent une ville façonnée par des arrivées, des échanges et des transformations politiques. Son prestige culturel et religieux s’est construit au cours de cette histoire ; il ne suffit pas, à lui seul, à expliquer son titre impérial. Fès a aussi été un lieu où les souverains gouvernaient.
Au XIIIe siècle, les Mérinides, une dynastie amazighe qui succède aux Almohades, lui rendent une place centrale. En 1276, ils fondent Fès Jdid, « Fès la Neuve », à côté de Fès el-Bali, la ville ancienne. Le palais royal, l’armée et de nouveaux quartiers trouvent place dans cette extension. Le changement de dynastie devient ainsi un changement visible dans l’organisation urbaine. [5]
Fès Jdid porte encore un nom de nouveauté après sept siècles. C’est l’un des fils les plus parlants de l’histoire impériale : chaque pouvoir construit son présent à côté de celui de ses prédécesseurs. La ville ancienne continue de vivre, tandis qu’un autre ensemble accueille les fonctions du gouvernement.
Marrakech déplace le centre de gravité vers le sud
Au XIe siècle, une autre puissance s’affirme. Les Almoravides, issus de groupes amazighs sahariens, établissent Marrakech comme centre de leur pouvoir. Youssef ben Tachfine, leur grand dirigeant, joue un rôle majeur dans leur expansion. Depuis cette nouvelle capitale, ils gouvernent un ensemble qui relie notamment le Maroc et al-Andalus.
La position de Marrakech rend lisible cette nouvelle orientation. Au pied du Haut Atlas, elle se situe plus près des espaces méridionaux dont viennent les Almoravides. L’historienne Halima Ferhat rappelle que les chroniqueurs médiévaux associaient le choix de Marrakech à la proximité des régions d’origine des dynasties : le Sahara pour les Almoravides, le Haut Atlas pour les Almohades. [4]
Lorsque les Almohades prennent Marrakech en 1147, ils conservent la ville comme capitale. Ce mouvement religieux et politique amazigh né dans le Haut Atlas bâtit à son tour une puissance étendue. La Koutoubia, avec son minaret qui reste un grand repère du paysage urbain, appartient à cette période. Le Metropolitan Museum of Art souligne les liens architecturaux et politiques entre Marrakech et les villes d’al-Andalus. [3, 6]
La succession ne fait donc pas disparaître la capitale précédente. Elle peut au contraire renforcer son rôle : les nouveaux maîtres y installent leur autorité et y inscrivent leurs propres monuments. Une même ville impériale contient plusieurs histoires dynastiques.
Le retour des Saadiens
Après le retour du pouvoir vers Fès sous les Mérinides, Marrakech retrouve une place majeure avec les Saadiens au XVIe siècle. Cette dynastie, venue du sud marocain, fait de la ville sa capitale. Le sultan Ahmed al-Mansour, qui règne de 1578 à 1603, y commande le palais El Badi. [4, 7]
Ce palais de réception est conçu pour accueillir les cérémonies de la cour et afficher le prestige du souverain. Ses vastes espaces et ses bassins, dont les vestiges subsistent, permettent encore de comprendre la dimension du projet. La capitale doit offrir un cadre à l’exercice du pouvoir, mais aussi à sa représentation devant ceux qui viennent le rencontrer.
Marrakech est ainsi impériale pour plusieurs raisons accumulées au fil des siècles. Sa fonction de capitale a été reprise par des dynasties différentes, chacune laissant une empreinte. Le passage de la Koutoubia au palais El Badi permet de mesurer cette épaisseur historique, bien mieux qu’une simple liste de règnes.
Meknès et le grand chantier de Moulay Ismaïl
Avec Meknès, l’histoire se resserre autour d’un souverain. Moulay Ismaïl monte sur le trône en 1672 et règne jusqu’en 1727. Il appartient aux Alaouites, la dynastie qui gouverne encore le Maroc. Successeur de son frère Moulay Rachid, il choisit Meknès comme capitale.
La ville existe depuis bien avant son règne : son développement remonte notamment à un établissement militaire almoravide du XIe siècle. Mais son visage impérial est profondément transformé par le programme de Moulay Ismaïl. Autour de la médina se déploie une cité royale avec des palais, des remparts, des greniers et de grands équipements. [8]
Le sultan avait été gouverneur de Meknès avant d’accéder au trône. La notice de l’historien Mohamed Mezzine consacrée à ses palais décrit un ensemble comprenant des résidences, des espaces de réception et une chancellerie, où travaillaient les secrétaires du souverain. Derrière les enceintes se trouvait donc aussi une organisation concrète du gouvernement. [9]
Bab Mansour offre aujourd’hui une entrée monumentale dans cette histoire. Commandée sous Moulay Ismaïl et achevée sous son fils Moulay Abdallah, elle porte une inscription datant son achèvement de 1731-1732. Son décor de faïence, de stuc et de marbre souligne l’importance de l’accès à la cité royale. [10]
Une porte peut sembler n’être qu’un passage. Ici, elle permet de comprendre la séparation entre les espaces de la ville et ceux du souverain, ainsi que la place accordée aux cérémonies. À Meknès, le caractère impérial se lit dans l’échelle du projet et dans la proximité entre résidence, administration et protection militaire.
Rabat et les deux temps d’une capitale
Rabat suit une trajectoire différente. Son histoire impériale précède de plusieurs siècles sa fonction actuelle de capitale. Au XIIe siècle, les Almohades développent Ribat al-Fath, sur la rive du Bouregreg ouverte vers l’Atlantique. Yacoub al-Mansour, souverain de cette dynastie entre 1184 et 1199, lui donne une ambition monumentale.
Les remparts et la mosquée Hassan appartiennent à ce projet. Ils racontent une capitale envisagée, dont la construction reste incomplète après la mort du souverain. Les vestiges de la mosquée donnent ainsi à voir une intention politique autant qu’un monument religieux. [1, 11]
Rabat connaît ensuite d’autres étapes. L’Office national marocain du tourisme situe au XVIIIe siècle son intégration à l’ensemble des villes impériales. Cette histoire de résidence et d’investissement souverains doit être distinguée du choix administratif effectué en 1912. [2]
Une capitale fixée en 1912
L’instauration du protectorat français ouvre une nouvelle période. Rabat devient la capitale et accueille des administrations ainsi qu’une ville nouvelle construite à côté des ensembles anciens. L’UNESCO décrit cette composition urbaine, développée de 1912 aux années 1930, où les nouveaux quartiers côtoient la médina, la kasbah et les monuments des dynasties antérieures. [12]
La ville conserve sa fonction de capitale après l’indépendance de 1956. Son histoire permet donc de distinguer deux réalités souvent confondues : l’héritage impérial, lié aux souverains et à leurs constructions, et la capitale moderne, où se concentrent durablement les institutions.
Le site de la tour Hassan rend cette continuité particulièrement visible. À proximité des vestiges almohades se trouve le mausolée Mohammed V, dont la construction commence en 1961. Ce roi est une figure centrale de l’indépendance marocaine. Le même espace accueille ainsi la mémoire d’un projet médiéval et celle de la monarchie contemporaine. [13]
Quatre villes pour comprendre les déplacements du pouvoir
Le Maroc compte quatre villes impériales parce que son histoire politique s’est inscrite dans plusieurs centres, au fil des dynasties et des choix de souverains. Changer de capitale pouvait rapprocher le pouvoir de ses appuis, lui offrir un nouveau cadre ou rendre visible une nouvelle autorité. Les bâtiments permettent encore de lire ces déplacements.
Fès conserve les traces de ses premiers noyaux urbains et de son extension mérinide. Marrakech rassemble plusieurs grandes périodes de gouvernement. Meknès porte l’ampleur du chantier de Moulay Ismaïl. Rabat fait se rencontrer une ambition almohade et une capitale moderne.
Ces villes ne composent pas quatre chapitres fermés. Leurs histoires se croisent et se reprennent. Les regarder ensemble, c’est comprendre pourquoi le pouvoir marocain a changé de lieu sans effacer toutes ses anciennes attaches. Une porte, une tour ou le nom de « ville neuve » deviennent alors des repères pour suivre cette longue histoire.
Sources et références
Sources consultées et vérifiées le 9 octobre 2026.
[1] Kamal Lakhdar. Mosquée Hassan. Museum With No Frontiers, Discover Islamic Art, notice en ligne, sans date de publication indiquée.
[2] Office national marocain du tourisme. The Imperial Cities. ONMT, 3 mars 2016.
[3] Department of Islamic Art. The Art of the Almoravid and Almohad Periods (ca. 1062–1269). The Metropolitan Museum of Art, octobre 2001.
[4] Halima Ferhat. Fès. Grandes villes méditerranéennes du monde musulman médiéval, École française de Rome, vol. 269, p. 215–233, Persée, 2000.
[5] Centre du patrimoine mondial. Médina de Fès. UNESCO, notice et déclaration de valeur universelle exceptionnelle, inscription en 1981.
[6] Centre du patrimoine mondial. Médina de Marrakech. UNESCO, notice et déclaration de valeur universelle exceptionnelle, inscription en 1985.
[7] Kamal Lakhdar. Palais Badi. Museum With No Frontiers, Discover Islamic Art, notice en ligne, sans date de publication indiquée.
[8] Centre du patrimoine mondial. Ville historique de Meknès. UNESCO, notice et déclaration de valeur universelle exceptionnelle, inscription en 1996.
[9] Mohamed Mezzine. Palais de Moulay Ismaïl. Museum With No Frontiers, Discover Islamic Art, notice en ligne, sans date de publication indiquée.
[10] Mohamed Mezzine. Porte Bab Mansour. Museum With No Frontiers, Discover Islamic Art, notice en ligne, sans date de publication indiquée.
[11] Kamal Lakhdar. Almohad ramparts. Museum With No Frontiers, Discover Islamic Art, notice en ligne, sans date de publication indiquée.
[12] Centre du patrimoine mondial. Rabat, capitale moderne et ville historique : un patrimoine en partage. UNESCO, notice et déclaration de valeur universelle exceptionnelle, inscription en 2012.
[13] Fondation pour la sauvegarde du patrimoine culturel de Rabat. La Mosquée Hassan et le Mausolée Mohammed V. FSPC Rabat, notice en ligne, sans date de publication indiquée.
