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Transmettre le Maroc aux enfants : pourquoi les livres ont un rôle essentiel ?

Un enfant peut reconnaître le goût d’un plat sans connaître son histoire, entendre un mot de darija sans en saisir toutes les nuances, aimer les vacances au Maroc sans savoir situer la ville de ses grands-parents. Ces liens existent déjà. Les livres leur donnent des mots, des images et une continuité. Ils rendent le Maroc plus facile à comprendre, à raconter et à retrouver, au-delà du prochain voyage.

Des souvenirs aux premières questions

Le Maroc peut entrer dans une enfance par bien des portes : une langue entendue à la maison, des appels à la famille, une fête, une chanson, un paysage aperçu pendant les vacances. Pour les enfants qui grandissent hors du pays, ces éléments peuvent former une géographie très personnelle. Le Maroc est alors un appartement, une rue, une plage ou un village avant d’être un pays dont on connaît les régions et l’histoire.

Cette connaissance est précieuse. Elle a toutefois ses espaces blancs. Pourquoi les maisons ne se ressemblent-elles pas d’une région à l’autre ? Pourquoi plusieurs langues sont-elles parlées dans la famille ? Que signifie le nom d’un objet qui revient dans les conversations ? Le livre peut accueillir ces questions et les relier entre elles.

Une carte situe une ville dans un ensemble plus vaste. Un album donne un visage à un lieu que l’enfant n’a pas encore visité. Un documentaire explique un savoir-faire aperçu trop rapidement. L’expérience familiale prend ainsi de l’épaisseur : ce qui semblait appartenir seulement à la maison devient aussi une partie d’une histoire collective.

Le livre prolonge une culture qui se raconte.

La transmission marocaine ne commence évidemment pas avec l’imprimé. Elle passe aussi par la parole, les gestes, les chansons et les récits. À Marrakech, l’espace culturel de la place Jemaa el-Fna, inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, témoigne notamment de la place des conteurs et des échanges oraux. Une histoire y appartient à une voix, à un public et au moment de la rencontre. [1]

Le livre en propose une autre forme. Une version écrite peut être conservée, relue et découverte loin du lieu où le récit circulait. Les images soutiennent l’imagination ; la page permet de revenir sur un passage ou de retrouver un détail oublié. Ce déplacement est particulièrement utile lorsque les générations vivent dans des pays différents.

Mais un conte imprimé reste une version. Une histoire transmise oralement peut changer selon la région, la langue ou la personne qui la raconte. Présenter une adaptation comme la seule manière de raconter reviendrait à effacer cette richesse. Le livre conserve une trace ; la parole familiale peut encore l’enrichir, la discuter ou lui donner une autre fin.

Cette rencontre entre patrimoine et édition jeunesse est déjà documentée au Maroc. Un dossier publié en 2013 dans Takam Tikou, revue du Centre national de la littérature pour la jeunesse de la BnF, présente des projets de livres autour du zellige, du luth, des tapis, de contes et de proverbes. Ces exemples historiques montrent comment des récits et des savoir-faire peuvent devenir des sujets accessibles aux jeunes lecteurs. Ils ne décrivent pas à eux seuls l’offre éditoriale actuelle. [2]

Comprendre ce que l’on a sous les yeux

Une belle image attire le regard. L’explication lui donne une profondeur supplémentaire. Le zellige, par exemple, ne se résume pas à une surface colorée : il invite à regarder les pièces qui composent un motif, leurs formes, leur assemblage et le travail nécessaire à leur réalisation. Un livre consacré à ce sujet peut faire passer l’enfant du décor au savoir-faire.

L’architecture offre un autre exemple. Sur une photographie, Aït-Ben-Haddou peut apparaître comme un grand ensemble de bâtiments de terre. Un documentaire permet de comprendre ce qu’est un ksar : un habitat regroupé, entouré de murs défensifs, comprenant des maisons et des espaces communs. Le site, situé dans la province de Ouarzazate, est inscrit au patrimoine mondial depuis 1987. [3]

À partir de ce repère, les questions deviennent concrètes : où les habitants circulaient-ils ? À quoi servaient les murs ? Comment un ensemble d’habitations s’organise-t-il ? L’édifice cesse d’être une silhouette lointaine. Il devient un lieu conçu pour vivre ensemble.

Le même mouvement est possible avec un instrument, une étoffe ou un ustensile de cuisine. Le nom identifie ; le récit explique ; l’illustration rend visible. C’est l’un des apports essentiels du livre : il donne une histoire aux choses familières et des repères aux choses nouvelles.

Une place pour les langues de la famille

Un mot appris dans une histoire peut rester associé à une image, à une action ou à un personnage. Il n’arrive plus seul, comme une traduction à mémoriser. La lecture donne un contexte aux mots et permet de les rencontrer à nouveau. L’UNICEF souligne, de manière générale, le rôle de la lecture partagée dans le développement du langage et du vocabulaire, ainsi que dans les échanges entre adultes et enfants. Cela ne signifie pas qu’un livre suffit à rendre un enfant bilingue. [4]

Dans un article sur le Maroc, parler de langue au singulier serait réducteur. Les usages familiaux peuvent faire une place à la darija, à une langue amazighe, au français ou à d’autres langues. La darija, arabe marocain du quotidien, et l’arabe standard employé dans de nombreux livres ne sont pas identiques. Un texte en arabe ne reproduit donc pas nécessairement les mots et les tournures entendus à la maison.

L’amazighe a également sa place dans les supports écrits et pédagogiques. L’IRCAM présente notamment un ensemble de manuels destiné à son enseignement. Cette présence rappelle que transmettre le Maroc par les livres ne revient pas à choisir une seule langue pour représenter toutes les familles. [5]

Un album bilingue peut rapprocher deux univers de lecture. Un petit lexique peut rendre reconnaissables des mots entendus sans avoir été compris. Une transcription peut faciliter une première approche de la prononciation, tout en restant approximative. Ces outils ouvrent un accès ; ils ne remplacent ni l’écoute ni les échanges vivants.

Dans ses orientations sur l’éducation multilingue, l’UNESCO insiste sur l’importance de langues comprises par les enfants. Le contexte est scolaire, mais il rappelle une question simple pour les livres : un patrimoine devient plus accessible lorsque la langue permet réellement d’entrer dans le récit. Un enfant peut découvrir le Maroc en français, en espagnol ou en néerlandais sans que cette première rencontre perde sa valeur. [6]

Se reconnaître sans recevoir une identité toute faite

Voir dans un livre un lieu familier, un mot entendu chez soi ou un détail de la vie quotidienne peut créer un sentiment de reconnaissance. Ce qui appartient à la famille trouve une place dans un objet que l’on peut garder, prêter et montrer. Le Maroc devient aussi un sujet de lecture partagé avec des camarades qui ne le connaissent pas.

Cette reconnaissance n’a pas besoin d’être parfaite pour avoir du sens. Toutes les familles marocaines ne vivent pas de la même manière. Les habitudes changent selon les régions, les générations, les parcours et les convictions. Une histoire située dans une famille ne peut pas tenir lieu de portrait de toutes les autres.

Un livre peut ainsi proposer un personnage qui découvre le pays lors d’un séjour, un autre qui y vit toute l’année, ou une famille dont les membres habitent plusieurs pays. Ce sont des possibilités de récit, pas des modèles auxquels un enfant devrait se conformer. Elles laissent une place aux liens différents que chacun entretient avec le Maroc.

Le rôle du livre est d’offrir des repères et des histoires à explorer. La maîtrise d’une langue, la fréquence des voyages ou la connaissance des traditions ne devraient pas devenir, à travers la lecture, une mesure de l’appartenance.

Montrer un pays qui vit aussi au présent

Les remparts, les contes et les objets anciens ont toute leur place dans les livres pour enfants. Ils ne peuvent cependant pas porter seuls l’image du Maroc. Si toutes les histoires se déroulent dans un passé indéfini, le pays risque d’apparaître comme un décor où rien ne change.

Le quotidien contemporain offre lui aussi des sujets de récit : l’école, les transports, les jeux, les métiers, la vie d’un quartier ou les relations entre générations. Un album peut raconter une aventure ordinaire dans une ville marocaine sans transformer chaque page en explication culturelle. Les personnages ont alors des envies, des difficultés et de l’humour ; ils existent au-delà de ce qu’ils représentent.

Le documentaire peut, de son côté, rapprocher plusieurs paysages et manières d’habiter. Une carte permet de comprendre qu’une ville côtière, une vallée de montagne et une grande agglomération ne racontent pas exactement le même territoire. Les images peuvent montrer les différences, tandis que le texte les situe sans les opposer.

Pour les enfants de la diaspora, cette pluralité peut élargir le Maroc connu par la famille. Pour les enfants qui vivent au Maroc, elle peut rendre plus accessibles d’autres régions que la leur. Pour tous les autres, elle donne des points d’entrée dans un pays qui ne se limite pas aux lieux les plus photographiés.

Plusieurs formes de livres, plusieurs portes d’entrée

L’album associe récit et illustration. Une image peut montrer ce que le texte laisse deviner : la disposition d’une pièce, un paysage, une expression ou un geste. L’enfant peut y entrer avant de lire seul. Le Maroc y devient un cadre de vie et d’aventure autant qu’un sujet à découvrir.

Le conte ouvre une autre porte. Il fait place à la ruse, à l’épreuve, à l’entraide ou à la peur dans un monde où tout n’est pas réaliste. Son intérêt tient d’abord à l’histoire. Un conte marocain n’a pas besoin de devenir une leçon à chaque paragraphe ; ses lieux, ses images et ses façons de raconter participent déjà à la transmission.

Le documentaire répond davantage aux questions. Une double page sur un ksar, une carte des régions ou une présentation d’un instrument apporte des connaissances organisées. Les légendes, les mots expliqués et les dessins de détail permettent d’aller plus loin qu’une photographie isolée.

Un recueil de proverbes donne accès à des expressions qui peuvent surprendre lorsqu’on les prend au pied de la lettre. Une formule imagée gagne à être accompagnée de son sens et du contexte dans lequel elle s’emploie. Le livre aide alors à comprendre une manière de dire, sans présenter toutes les paroles anciennes comme des vérités universelles.

Ces formes n’ont pas toutes le même usage. Le plaisir du récit, la découverte d’un mot et la recherche d’une information peuvent se rejoindre, mais chacun mérite sa place. Un livre chargé de tout transmettre à la fois risque surtout de devenir difficile à lire.

Une histoire doit rester une histoire, un fait doit rester un fait

La transmission gagne en solidité lorsque le livre indique clairement ce qu’il raconte. Une légende n’est pas un événement historique établi. Une adaptation de conte n’est pas une transcription fidèle de toutes ses variantes. Une scène inventée peut rendre un récit vivant, à condition de ne pas être présentée comme un témoignage.

Cette distinction est particulièrement importante lorsque les livres abordent l’histoire. Un récit pour enfants peut simplifier le vocabulaire, choisir quelques étapes et expliquer une période à travers des situations concrètes. Il doit néanmoins conserver des repères fiables. L’âge du lecteur justifie une explication adaptée, pas une chronologie approximative.

L’image participe elle aussi à cette précision. Un costume, un bâtiment ou un objet ne convient pas nécessairement à toutes les époques et à toutes les régions. Les illustrations transmettent des informations, même lorsqu’aucune légende ne les accompagne. Leur cohérence compte autant que celle du texte.

Ces exigences ne retirent rien au plaisir. Elles permettent au contraire à un enfant de distinguer ce qu’il imagine, ce qu’il découvre et ce qu’il pourra vérifier plus tard. La curiosité a besoin de récits qui donnent envie d’avancer et de repères auxquels se fier.

Une présence qui reste entre deux rencontres

Un voyage se termine ; une fête passe ; une conversation s’interrompt. Le livre peut rester à portée de main. Une page déjà lue devient accessible sans attendre le prochain séjour ou la prochaine rencontre familiale. Avec le temps, le même ouvrage peut susciter d’autres questions et révéler des détails qui étaient passés inaperçus.

Cette continuité explique son rôle essentiel. Il donne une forme durable à des mots, à des lieux et à des histoires, tout en laissant la possibilité de les reprendre. Il peut rapprocher un souvenir d’une explication, une parole familiale d’un récit plus large, une première curiosité d’une connaissance plus précise.

Transmettre le Maroc aux enfants, par les livres, c’est rendre ce pays racontable et compréhensible. C’est lui faire une place dans les histoires que l’on aime, les questions que l’on pose et les pages que l’on garde. La transmission peut alors se poursuivre à la mesure de l’enfant, avec le plaisir de découvrir encore.

Sources et références

Sources consultées le 14 octobre 2026.

[1] UNESCO, patrimoine culturel immatériel. L’espace culturel de la place Jemaa el-Fna. Notice officielle, sans date de publication indiquée.

[2] BnF, Centre national de la littérature pour la jeunesse, Takam Tikou. Transmettre le patrimoine culturel marocain. 13 mars 2013.

[3] UNESCO, Centre du patrimoine mondial. Ksar d’Aït-Ben-Haddou. Notice officielle ; inscription sur la Liste du patrimoine mondial en 1987.

[4] UNICEF Parenting. How to teach your child to love reading. Page en ligne, sans date de publication indiquée.

[5] Institut royal de la culture amazighe, IRCAM. Tifawin a tamazight. Présentation officielle de l’ensemble pédagogique, sans date de publication indiquée.

[6] UNESCO. New UNESCO report calls for multilingual education to unlock learning and inclusion. 18 février 2025 ; mise à jour le 30 janvier 2026.

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